Et si le plus grand méchant de Chainsaw Man n’était pas seulement un démon, mais une parodie monstrueuse de Goku, le héros iconique de Dragon Ball, poussé jusqu’à sa version la plus toxique et destructrice ?
Avec la deuxième partie du manga, Tatsuki Fujimoto s’amuse à dynamiter les codes du shonen en transformant Yoru, le démon de la guerre, en caricature noire du héros de baston obsédé par le combat. Discours sur l’amitié, pose héroïque, attaque ultime alimentée par la foi des masses : tout y est, mais détourné dans un sens volontairement malsain. En face, l’image de Goku, soi-disant champion de la justice, apparaît soudain beaucoup moins pure, surtout quand on se souvient de la manière dont son créateur le décrivait.
Quand un shonen retourne ses propres codes contre lui
Depuis ses débuts, Chainsaw Man s’amuse à casser les règles du shonen classique, mais la deuxième partie pousse encore plus loin cette subversion assumée. Là où d’autres séries empilent les power-ups et les discours sur l’amitié, Fujimoto préfère retourner ces clichés comme une arme, au sens propre comme au figuré. Dans la confrontation actuelle, Yoru s’érige en « héroïne » de guerre, debout sur les portes de l’enfer, drapée dans une cape presque parodique. Tout, dans sa mise en scène, rappelle l’iconographie classique du sauveur triomphant. Sauf que chaque mot qu’elle prononce transpire le mépris, la manipulation et une jubilation malsaine pour la destruction de masse. Là où un shonen classique glorifie la montée en puissance du protagoniste, Chainsaw Man fait l’inverse : plus Yoru monte en grade, plus le malaise grandit. Sa manière de réclamer le soutien des humains, non pas pour les protéger mais pour mieux les utiliser, renverse la logique du « héros ». C’est exactement ce qui donne à cette séquence sa saveur de critiquecinglante du genre. En lisant ces chapitres, on a l’impression que le manga regarde directement le lecteur, comme pour lui dire : « Tu voulais un grand moment de shonen épique ? Très bien, le voilà… mais tu ne vas pas aimer ce que tu vois. » Ce jeu permanent entre attente et détournement est devenu l’une des marques de fabrique les plus fortes de l’œuvre.

Yoru, une antagoniste construite comme un faux héros
Yoru n’est pas seulement un grand méchant de plus dans un manga déjà blindé de créatures dérangées. Elle est pensée comme une anti-héroïne qui singe tous les codes du protagoniste shonen pour mieux les pervertir. Elle parle de « ne plus être seule », de famille et de camarades, mais derrière cette façade rutilante, il n’y a que calcul et orgueil. Quand elle invoque ses « alliés », ce ne sont pas des compagnons de route que le lecteur a appris à aimer au fil des chapitres. Ce sont des démons presque anonymes, réduits au rôle d’armes jetables. Le langage de l’amitié devient alors un simple vernis pour rendre la guerre plus acceptable, exactement comme certains discours politiques qui enveloppent la violence dans des mots rassurants. La scène où Yoru réclame la force des habitants d’un État américain pour lancer son coup ultime est la caricature parfaite de cette logique. Elle fait appel à leur « confiance » et à leur « soutien », mais ce soutien se traduit, concrètement, par une arme démentielle qui ravage tout sur son passage. La mise en scène emprunte aux grandes attaques finales des shonen, mais le sens est inversé. Ce contraste entre le discours héroïque et la réalité de ses actes fait de Yoru un personnage profondément inconfortable. Elle incarne la guerre qui se grime en chevalier blanc, la violence emballée dans un emballage de noblesse. C’est là que Chainsaw Man devient particulièrement acide : il montre à quel point il est facile de travestir la barbarie en geste glorieux.
Une parodie tordue du pouvoir de l’amitié
La séquence où Yoru se met à vanter les mérites des amis et de la famille ressemble presque mot pour mot à un discours de héros shonen classique. Elle explique qu’elle a appris à « compter sur les autres », qu’elle a compris la force des liens et la grandeur des sacrifices. Sur le papier, on pourrait croire à un monologue de protagoniste en plein arc final. Sauf que Chainsaw Man ne laisse aucune ambiguïté : ce discours est profondément faux. Les créatures qu’elle mobilise sont sacrifiées sans remords, les vies humaines ne sont qu’une monnaie d’échange pour alimenter sa grande démonstration. Là où d’habitude la « power of friendship » sert à sauver le monde, ici elle sert à justifier un massacre à l’échelle continentale. Cette inversion fonctionne comme une charge frontale contre une certaine vision naïve du shonen. Quand un héros réclame la force de tous pour lancer son ultime attaque, on suppose que c’est pour protéger quelque chose de précieux. Dans Chainsaw Man, cette même mécanique sert à transformer des États entiers en munitions vivantes, pour le plaisir d’une entité qui jubile devant les ruines. L’humour noir du manga naît de ce décalage : Yoru adopte la posture du chevalier de lumière, mais chaque case rappelle qu’elle n’est qu’un démon qui célèbre la souffrance. Là où d’autres œuvres utilisent la mise en scène épique pour exalter, Fujimoto s’en sert pour faire naître un profond malaise, comme si le lecteur était complice malgré lui de la destruction qu’il contemple.

Quand l’ombre de Goku plane sur le démon de la guerre
Ce qui rend cette construction encore plus savoureuse, c’est le parallèle implicite avec les grandes figures du shonen, et en particulier Goku. Yoru reprend plusieurs éléments du héros de Dragon Ball : fascination pour le combat, confiance absolue dans ses propres forces, capacité à transformer les autres en source d’énergie pour son attaque finale. Sauf qu’elle représente la version où tout aurait mal tourné. L’attaque inspirée des États-Unis, qui agrège la puissance d’une population pour la transformer en frappe nucléaire, fait clairement écho aux grandes techniques collectives des shonen. On pense à ces bombes d’énergie, nourries par la foi des innocents, censées symboliser la volonté de l’humanité. Ici, la métaphore est retournée : c’est la puissance impériale et militaire d’un pays qui alimente le carnage. En opposant ce type de scène à l’imagerie classique du héros qui lève les bras pour demander la force de tous, Chainsaw Man pose une question gênante : et si, derrière les discours sur la justice, la mécanique restait la même transformer des foules en carburant pour alimenter une violence toujours plus massive ? Yoru devient alors une sorte de Goku qui aurait cessé de faire semblant d’être du « bon » côté. Ce parallèle avec Dragon Ball ne sert pas à casser gratuitement une icône, mais à rappeler que le shonen ne parle pas seulement de courage, il parle aussi, souvent, d’obsession du combat et de fascination pour la destruction. Là où beaucoup de séries maquillent cet aspect, Chainsaw Man le met en pleine lumière, en montrant à quoi ressemblerait un héros si l’on retirait le filtre rassurant du « bien ».
Goku, un héros loin d’être irréprochable
On a longtemps présenté Goku comme le modèle absolu du héros shonen : généreux, courageux, toujours prêt à se sacrifier pour sauver la Terre. Pourtant, son propre créateur a plusieurs fois expliqué qu’il ne le voyait pas comme un « gentil » au sens classique du terme, mais plutôt comme un guerrier obsédé par le combat, prêt à prendre des risques insensés pour avoir un bon adversaire. Les exemples ne manquent pas. Quand Goku donne un senzu à Cell au lieu de le finir, il joue littéralement avec la survie de la planète pour offrir à Gohan un duel à la hauteur. Il accepte que des ennemis surpuissants atteignent leur forme parfaite pour pouvoir se mesurer à eux « à armes égales ». À chaque fois, la mise en scène sauve la situation en le présentant comme un idéaliste, mais les faits restent là : il met la vie des autres en péril. Cette ambiguïté est ce qui rapproche, en creux, Goku de Yoru. Tous deux éprouvent une forme d’excitation devant la perspective d’un combat démesuré. La différence, c’est que Goku bénéficie d’un univers où, par miracle, tout finit par « bien » tourner. Les morts sont ressuscités, les dégâts sont effacés, les sacrifices trouvent toujours un sens positif. L’univers pardonne ses choix. Avec Yoru, Chainsaw Man imagine ce qui se passe quand cette logique de baston permanente est transposée dans un monde qui ne fait aucun cadeau. Pas de dragon sacré capable de tout remettre à zéro, pas de système cosmique indulgent. Les bombardements restent, les vies perdues ne reviennent pas, et la joie du combat est montrée comme ce qu’elle est vraiment : une pulsion glaçante, impossible à romanticiser.

Le miroir noir tendu au shonen classique
En opposant Denji à Yoru, le manga crée un miroir intéressant entre deux manières de représenter le goût du combat. Denji aime se battre, lui aussi, mais sa motivation reste ancrée dans des désirs très humains : manger à sa faim, avoir un toit, ressentir un minimum de tendresse. Yoru, au contraire, ne cherche que la sublimité abstraite de la guerre, sans jamais prendre en compte la valeur d’une vie individuelle. Cette opposition sert de commentaire sur la manière dont les shonen traitent, depuis des décennies, la question de la violence. Quand un héros sourit au milieu des décombres parce qu’il a enfin pu se donner à fond, Chainsaw Man demande : « Et toutes les personnes écrasées sous ces décombres, qui les regarde ? » Yoru, en pleurs de joie devant la dévastation qu’elle provoque, incarne cette indifférence portée à son extrême. Le manga pointe aussi la manière dont le récit peut transformer des catastrophes en simple décor pour moments de badass. Des villes entières sont rayées de la carte pour mettre un combat en valeur, mais le scénario ne s’y attarde jamais. En choisissant de montrer un antagoniste qui savoure explicitement cette destruction, Chainsaw Man rend visible ce que beaucoup d’histoires préfèrent garder dans l’angle mort. On n’est pas dans un pamphlet moralisateur, mais dans un jeu de décalage permanent. Les codes du shonen sont présents discours, super-attaque, soutien des foules mais ils sont habités par une énergie profondément dérangeante. Ce mélange d’humour noir et de critique implicite fait de la série un commentaire acide sur tout un pan de la culturepopulaire japonaise.
Dates clés : quand deux visions du shonen se croisent
Pour bien comprendre le choc entre l’icône Dragon Ball et la relecture cynique proposée par Chainsaw Man, il est intéressant de replacer quelques moments dans le temps. Voici un tableau récapitulatif de repères qui éclairent cette confrontation d’idées :
| Événement | Date approximative | Commentaire |
| Début de la publication de Dragon Ball | 1984 | Naissance du modèle du héros combatif |
| Arc Cell et scène du senzu offert au vilain | Milieu des années 1990 | Goku sacrifie la sécurité pour le combat |
| Interview où Toriyama nuance Goku | Vers 1996 | Le créateur insiste sur son égoïsme |
| Lancement de Chainsaw Man partie 1 | 2018 | Arrivée d’un shonen beaucoup plus noir |
| Début de la partie 2 avec Yoru | 2022 | Place centrale donnée au démon de la guerre |
| Chapitres récents avec « attaque nucléaire » | Années 2020 | Parodie assumée du grand combat shonen |
Ce simple survol montre comment, en quelques décennies, le shonen est passé d’un héros innocent qui aime se battre à un manga qui interroge ouvertement les zones grises de cette passion. Là où Dragon Ball reflétait une époque fascinée par la montée en puissance et la compétition, Chainsaw Man arrive dans un contexte où la question de la guerre et de ses justifications est beaucoup plus scrutée. Fujimoto n’écrit pas dans le vide : il dialogue, consciemment ou non, avec tout un héritage. Yoru ressemble autant à un démon qu’à la synthèse déformée des héros qui l’ont précédée, comme si la série venait demander au genre : « Et si on arrêtait de faire comme si tout cela était parfaitement innocent ? » Cette mise en perspective temporelle renforce la lecture politique et culturelle de l’œuvre.
Denji, la dernière barrière face au « Goku tordu »
Au milieu de ce chaos, Denji incarne une forme de réponse à la question posée par Yoru. Lui aussi est capable de transformations monstrueuses, de combats hallucinants, de scènes de boucherie qui feraient pâlir beaucoup de shonen. Mais sa finalité reste obstinément humaine : il veut protéger quelques personnes précises, vivre des plaisirs simples, ne pas être réduit à une fonction cosmique. Face à la rhétorique grandiose de Yoru, Denji apparaît presque banal, et c’est précisément ce qui le rend attachant. Là où Yoru parle de grandeur, d’héroïsme et de destin collectif, Denji parle de pizzas, de loyauté bancale, de promesses faites à la va-vite. Chainsaw Man semble ainsi dire que, dans un monde saturé de discours guerriers, la vraie résistance tient parfois à un refus têtu de devenir une machine à tuer idéalisée. La confrontation finale entre les deux ne se joue donc pas seulement sur la puissance brute, mais sur la manière dont chacun envisage la valeur du combat. Yoru se nourrit de la guerre pour elle-même, quitte à tout raser. Denji se bat parce qu’on le force, parce qu’il n’a pas toujours le choix, mais il garde au fond de lui une petite étincelle de compassion qui empêche l’histoire de basculer entièrement dans le cynisme.
