Toei Animation affirme n’avoir accordé aucune licence pour le complexe de loisirs promis en Ile-de-France, et le gouvernement français a déjà changé de discours.
Il y a des annonces qui font rêver les fans le temps d’un week-end avant de se dégonfler comme un ballon percé. Fin août, l’Elysée promettait un projet de loisirs XXL au nord-ouest de Paris, financé par l’Arabie saoudite. Le nom de la saga la plus populaire de l’histoire du manga circulait dans tous les titres. Sauf qu’à Tokyo, personne n’a signé quoi que ce soit.
Un démenti sec expédié depuis Tokyo
Le communiqué est tombé en début de semaine, rédigé en japonais, et il ne laisse pas beaucoup de place à l’interprétation. Toei Animation explique avoir vu passer les articles évoquant un futur site francilien bâti autour de la saga et affirme n’avoir accordé aucune licence pour un tel projet. Le studio va plus loin : aucune des sociétés détenant des droits sur la franchise n’aurait donné son feu vert, et il n’a connaissance d’aucun élément suggérant le contraire. Pour ceux qui suivent l’industrie de l’animation nippone depuis un moment, ce ton glacial est une signature. Quand un studio japonais sort du silence, c’est rarement pour nuancer.
Une passion commune devenue promesse d’Etat
Retour au 24 août. Emmanuel Macron et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane annoncent ensemble trois sites de loisirs à Cergy-Pontoise, à 35 km au nord-ouest de la capitale, pour une enveloppe de six milliards d’euros. L’histoire racontée alors par l’entourage présidentiel est presque romanesque : tout serait né d’un échange à Ryad en décembre 2024, quand les deux hommes auraient découvert leur goût partagé pour les mangas, et en particulier pour la série culte des années 90. Une anecdote sympathique. Mais une anecdote ne vaut pas un contrat de licence, et c’est précisément là que le décor commence à se fissurer.
Le vocabulaire officiel change du tout au tout
Quelques jours plus tard, à Tokyo, la ministre déléguée chargée de la Francophonie et des Partenariats internationaux Eléonore Caroit a soigneusement pris ses distances. Selon elle, le nom qui a circulé partout n’a jamais été mis en avant par le président, par l’Elysée ou par le gouvernement. La formulation officielle devient beaucoup plus prudente : il s’agirait d’un parc sur les mangas, sans qu’une œuvre précise soit désignée. Elle renvoie la suite aux investisseurs, qui devront préciser leurs intentions. Passer d’une franchise mondiale à une thématique générale, en huit jours, ce n’est pas un ajustement sémantique, c’est un rétropédalage.
Un morcellement des droits typiquement japonais
Pour comprendre l’embrouille, il faut connaître un principe de base du système japonais : les droits d’une œuvre populaire ne sont jamais concentrés dans une seule main. L’éditeur du magazine de prépublication, le studio qui produit la série animée, l’industriel du jouet et du jeu vidéo se partagent les usages via des comités de production. Chacun contrôle son terrain de jeu. Les droits dérivés liés aux parcs à thème constituent un lot à part, négocié séparément, souvent au terme de discussions qui durent des années. Autrement dit, obtenir un accord de principe d’un acteur ne garantit strictement rien tant que les autres n’ont pas signé.
| Acteur | Rôle dans le dossier | Position exprimée |
| Toei Animation | Studio d’animation, droits audiovisuels | Aucune licence accordée, aucune connaissance du projet |
| Shueisha | Éditeur du manga d’origine | Se déclare étranger à l’opération |
| Bandai Namco Entertainment | Détenteur de droits sur d’autres supports | Refuse de commenter |
| Qiddiya Investment Company | Investisseur saoudien | Évoque des discussions avec des marques internationales |
| Gouvernement français | Porteur politique de l’annonce | Parle désormais d’un parc consacré aux mangas |
Des visuels qui ne montraient pas la France
L’autre point soulevé par le studio est peut-être le plus embarrassant. Les images conceptuelles et les séquences vidéo reprises un peu partout dans la presse pour illustrer le futur site francilien ne montrent pas la France. Elles proviennent d’une présentation datée du 22 mars 2024, réalisée conjointement avec l’investisseur saoudien, et concernent un projet situé à Qiddiya City, en Arabie saoudite. Aucun lien, donc, avec le Val-d’Oise. Voir des visuels d’un chantier du Golfe recyclés pour vendre une implantation en région parisienne en dit long sur la vitesse à laquelle cette annonce a été montée.
Ce que le fonds souverain dit vraiment
Du côté de Qiddiya Investment Company, société détenue par le fonds souverain saoudien, on reste dans le flou artistique. L’entreprise évoque des discussions en cours avec de grandes marques internationales détentrices de licences, ce qui est à peu près la formule la plus vague possible dans ce type de dossier. Une négociation n’est pas une signature, et un mémorandum d’intention n’a jamais fait tourner un manège. Les habitués des grands projets de divertissement connaissent la musique : entre l’effet d’annonce et la première pierre, l’écart se compte souvent en années, parfois en désillusions.
Ce qu’il reste vraiment sur la table
Reste le volet politique, et il est loin d’être anodin. Emmanuel Macron a avancé la création de 22 000 emplois directs sur un chantier étalé sur plusieurs années, tandis que Valérie Pécresse assurait de son côté travailler sur ce dossier depuis dix-huit mois. L’argent saoudien, lui, semble bien réel. Mais un site thématique sans licence forte, c’est un tout autre produit : les amateurs d’animation japonaise font parfaitement la différence entre une attraction officielle et un décor générique inspiré d’un style graphique. Le public visé est exigeant, cultivé, et il a déjà vu passer beaucoup de promesses.
